La fin tragique de Maktoob
Le rachat du géant du web arabe Maktoob par Yahoo illustre comment une mauvaise stratégie corporative peut anéantir tout un pan de la culture numérique d’une région.
L’âge d’or du web arabe
À la fin des années 1990, le paysage internet au Moyen-Orient commence à peine à se structurer commercialement. C’est dans ce contexte que deux entrepreneurs jordaniens, Samih Toukan et Hussam Khoury, fondent Maktoob en 1998.
Une innovation linguistique : Maktoob s’impose immédiatement comme le tout premier service de messagerie électronique au monde à intégrer et à supporter pleinement la langue arabe.
Une croissance exponentielle : Le site passe rapidement de 10 000 utilisateurs au cours de sa première année à une communauté massive de 100 000 personnes dès l’année suivante.
Un empire du contenu : Pour fidéliser ses internautes, la plateforme se transforme en un portail global à travers une stratégie agressive d’acquisitions de forums arabes majeurs dans le sport, les voyages et le divertissement. En 2009, l’audience globale explose pour atteindre le chiffre record de 28 millions de visiteurs uniques par mois.
« Maktoob a été une source d’espoir pour nous, les Arabes, prouvant que nous étions capables de construire des produits locaux qui nous comprenaient. »
Le mirage américain de Yahoo
En novembre 2009, la multinationale américaine Yahoo cherche à se déployer de manière agressive sur les marchés émergents pour contrer sa perte de vitesse face à Google. Elle jette son dévolu sur la pépite jordanienne.
Un rachat historique : Yahoo officialise l’acquisition de Maktoob pour la somme de 85 millions de dollars, une transaction saluée à l’époque comme le plus grand succès de la tech arabe.
Un monopole immédiat : Grâce à cette opération financière, la firme de Sunnyvale prend instantanément le contrôle de plus d’un tiers des utilisateurs d’internet de toute la région MENA.
Le début du déclin : Confrontée à de graves crises de gouvernance interne aux États-Unis, Yahoo commence rapidement à délaisser la gestion de sa nouvelle filiale au Moyen-Orient.
Le grand effacement numérique
L’arrivée de Marissa Mayer à la tête de Yahoo en 2012 va porter le coup de grâce au portail arabe à travers une restructuration globale et ultra-centralisée.
La perte de l’identité : Yahoo commet l’erreur stratégique de forcer les utilisateurs à abandonner l’extension historique de leur adresse de courriel au profit d’un domaine générique Yahoo.
Une fermeture brutale : En quelques mois, l’entreprise américaine décide de fermer plus de 27 services locaux et forums thématiques d’un seul coup.
L’extinction des feux : Yahoo finit par fermer définitivement tous ses bureaux au Moyen-Orient, licencier l’intégralité de ses équipes locales et supprimer des décennies de contenu arabe accumulé sur les serveurs de Maktoob.
L’impérialisme technologique a un coût culturel
L’effacement complet de Maktoob par Yahoo est considéré aujourd’hui comme l’une des plus grandes catastrophes de conservation numérique de l’histoire du Moyen-Orient, souvent comparée ironiquement à la destruction des grandes bibliothèques historiques.
En supprimant les bases de données des forums sans archivage préalable, Yahoo a détruit la mémoire collective de la première génération d’internautes arabes.
Cependant, ce désastre a servi d’électrochoc bénéfique : l’argent généré par le rachat a été réinvesti localement par les fondateurs pour créer le fonds d’investissement Jabbar Internet Group.
Cela a permis de financer et de faire éclore une toute nouvelle génération de startups locales (comme Souq.com, plus tard racheté par Amazon), marquant la naissance de l’écosystème entrepreneurial moderne de la région.

